lundi 30 mars 2020

La drogue, l’autre obstacle aux droits des jeunes

Le 26 juin dernier la communauté mondiale célébrait la journée internationale de lutte contre l’abus et le trafic des drogues. L’opportunité de revenir sur cet événement répond au souci de SOS Villages d’Enfants Burkina Faso, à l’occasion, de mettre en relief un problème de santé publique au Burkina Faso, qui plus, menace l’épanouissement de la jeunesse. Il faut malheureusement constater que le phénomène de la drogue affecte l’école, menace l’équilibre de la famille, tout en mettant en jeu les fondements de l’économie. En tirant la sonnette d’alarme notre rédaction espère faire œuvre utile pour la prise en compte immédiate de la question par l’Etat et ses partenaires.



Aux côtés de nombreux fléaux, aujourd’hui la drogue guète nos enfants à l’école. Tandis qu’il a été un tabou par le passé, du fait de la répression et des risques multiples, la drogue est aujourd’hui une denrée de consommation courante dans les milieux jeunes, d’où son entrée dans la cour de l’école. Criard dans les centres urbains, le phénomène marque aussi sa présence dans les villes moyennes et en milieu rural. C’est un fait accompli au Burkina Faso ; malgré la discipline de l’école et la sensibilisation, la drogue y est présente, menace les fondements de cette institution, et sème le désarroi dans les familles. 

Parmi les raisons invoquées on relève le snobisme, l’effet de mode, ou encore l’illusion de prendre la drogue pour un palliatif aux difficultés de la vie scolaire ou familiale. Qu’importe, « une jeunesse malade est une charge pour la société », soutient M. Soumaïla SAWADOGO, Directeur de l’Education Permanente et des stratégies éducatives des jeunes, Conseiller de jeunesse et d’éducation permanente. Aucune étude nationale disponible ne permet de rendre compte de l’ampleur du phénomène. L’on peut toutefois s’en tenir à un sondage de U-report en milieu jeunes, cité par le «Guide d’animation sur les conduites addictives des adolescents et des jeunes» (septembre 2017) du Ministère de la jeunesse, de la formation et de l’insertion professionnelle. Ce sondage a le mérite de donner une certaine appréciation du phénomène de la drogue dans le milieu scolaire qui est une partie représentative de la jeunesse.

 A la question : « les enfants et élèves consomment-ils la drogue dans ton milieu ? » 40% des 8 998 répondants sur 20 246 interrogés, ont répondu oui ; à la question, « as-tu une fois déjà pris la drogue ? » 12% des 7 953 répondants sur 9 059 interrogés ont dit oui ; et à la question : « quel groupe consomme le plus la drogue ? Filles ou garçons ? », 11% des 5 329 répondants sur 5 889 interrogés ont affirmé que ce sont les filles contre 89% pour les garçons. D’ailleurs, le nombre de cas rencontrés au quotidien par les services de répression et les services psychiatriques du Centre Hospitalier National Yalgado Ouédraogo sont des indices inquiétants. L’environnement des jeunes et ses mutations y sont – ils pour quelque chose ? Longtemps pays de transit, le Burkina Faso est devenu un pays de consommation, à tel point que le phénomène concerne les scolaires. Quelques recherches nous La drogue, l’autre obstacle aux droits des jeunes Dossier 6 N°003 Août 2019 renseignent que le Burkina Faso dans les années 80 fut effectivement une zone de transit sous l’impulsion d’expatriés en provenance de pays voisins. 

La drogue était alors signalée dans les villes frontalières et était l’apanage de personnes adultes. De fait, l’heure n’était pas au trafic local qui prévaut actuellement, impliquant la jeunesse scolarisée et non. L’évolution de cet environnement correspond à un nouveau contexte face auquel les jeunes ne semblent pas disposer de moyens de résilience. Ce contexte est celui à la fois de la production, du trafic et de la consommation (cannabis notamment). Le 23 mars 2017, 2 tonnes de cannabis d’une valeur de 170 millions de FCFA ont été saisies dans le village de Topera (Nako), région du Sud-Ouest. Sur l’ensemble du territoire, un bilan sur les quantités des drogues saisies entre 2014 et 2018 a de quoi inquiéter. En effet, les forces de sécurité et la douane ont saisie en 2014 les quantités suivantes de drogues : cannabis, 53,502t ; cocaïne, 22,68kg ; héroïne, 0,16kg ; médicaments prohibés, 11,363t. Pour chacune de ces drogues, les chiffres seront les suivants en 2018 : cannabis, 10,625t ; cocaïne, 5,665kg ; héroïne, 18,603kg ; médicaments prohibés, 75,294t. Un coup d’œil permet donc de constater un recul du cannabis et de la cocaïne, tandis que l’héroïne et les médicaments prohibés (largement distribués) sont en nette progression. Selon M. Sawadogo, l’accroissement du phénomène dans les lycées serait d’abord imputable à une facilité d’accès qui pousserait les jeunes à franchir le pas. 

Il s’agit plutôt de la disponibilité actuelle des produits dans notre pays dont les multiples frontières restent poreuses malgré les efforts de l’Etat. Il met également en cause le contexte du terrorisme qui aurait fait de l’Afrique de l’Ouest une plaque tournante. La drogue, phénomène de mode D’autres préoccupations sont également relevées par le spécialiste de la jeunesse : l’appât du gain facile (pour les jeunes trafiquants), la défaillance du système éducatif, l’insuffisance de la répression, la drogue comme phénomène de mode (parfois montré par les médias), l’idée chez ces jeunes d’en consommer pour être forts et respectés dans leurs groupes d’amis. Sans oublier qu’au sein de la jeunesse, des pratiques telle la fréquence des soirées «killing» sont à dénoncer. Ces sortes de soirées en vogue où tout serait permis, à commencer par l’abus de drogue et le sexe. Lors de ces soirées différents types de drogues circuleraient à volonté, ainsi que des cocktails de boissons fortement alcoolisées, sans oublier le tabac. L’on emploi souvent le mot drogue pour autant parler du fléau de la toxicomanie ; cependant plusieurs types de produits sont en circulation. Ceux rencontrés dans notre pays et consommés par les jeunes sont l’héroïne, le cannabis, la cocaïne, et les psychotropes. Dans ce dernier groupe se trouvent des médicaments détournés de leur destination ou de leur usage normal. Les tramadol, bleu-bleu et autres missiles, des produits d’origine douteuse illustrent parfaitement cette réalité. En vente parmi les médicaments de la rue, leur popularité dans le milieu des jeunes – ouvriers, élèves, étudiants- est l’objet d’une tolérance déconcertante. Sont aussi à dénoncer les séances chicha, des bars chicha où les consommateurs absorbent des produits de nature inconnue. Parallèlement à la drogue, diverses formes de violences sont de plus en plus légion dans nos lycées. Bagarres, rixes, brimades, agression à l’arme blanche, voire au revolver…Y aurait-il un lien de cause à effet ? L’on pourrait émettre quelques réserves, mais tout porte à croire que ce fléau est de nature à engendrer un climat d’insécurité à l’école, s’il ne venait pas à remettre en cause la fonction de celle-ci. 

L’école serait-elle faible face au phénomène de plus en plus préoccupant de la drogue ? Il semble plutôt judicieux d’envisager des pistes de solutions impliquant tous les acteurs y compris ceux de l’école, comme le suggèrent certains experts. Si besoin est, il faut d’emblée considérer l’âge des lycéens, qui est éminemment celui dévolu à des mutations physiologiques et physiques se traduisant par un fort besoin de s’affranchir de l’ordre établi, y compris des valeurs défendues par la société. Surviennent les premières expériences, une multitude de prises de risques, et des défis que l’adolescent se lance à lui-même. S’en suit aussi la prise de distance d’avec les parents. Ceux-ci ont donc un rôle important à jouer dans l’information sur leur enfant, sur les risques sanitaires et juridiques, l’écoute, le bon exemple, le dialogue avec les éducateurs et la mise en place d’un environnement psycho-affectif favorable à son épanouissement.


Quant à l’Etat burkinabè il dispose de mesures préventives et répressives fondées sur un ensemble de textes juridiques. En effet, le Burkina Faso a ratifié successivement les conventions internationales de 1961 sur les stupéfiants, de 1971 sur les substances psychotropes et de 1988 sur les trafics illicites des stupéfiants et des substances psychotropes par l’effet, respectivement des décrets N°62-169 du 31/10/62, du Kiti AN IV-235 du 31/12/86 et du décret 92-93 du 5/5/92. 

Au niveau sous régional, notre pays a ratifié des conventions en tant que membre de la CEDEAO (Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest) sur l’entraide judiciaire et l’extradition. A l’interne, un dispositif permet le contrôle des drogues : il s’agit entre autres du décret du 23 Juin 1999 (N°99- 213/PRES), par lequel le Président du Faso a promulgué la Loi N°017/99/AN portant code des drogues adopté le 29 Avril 1999 par l’Assemblée Nationale. Les organisations de la société civile et les services spécialisés de l’Etat doivent conjuguer leurs efforts pour développer de nouvelles stratégies de lutte plus dissuasives et plus efficaces. 
                                                                                                      Par Victor KOMONDI

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