Le retard économique de l'Afrique et sa mal gouvernance ne sont pas les seuls points de marginalisation du continent. Cette flagellation de l'Afrique est imputable aussi à ses productions scientifiques. Dans bien de domaines de la réflexion, l'Afrique est toujours victime de ségrégation vis-à-vis de certaines institutions philosophiques européennes. En 1945, des thèses négativistes et primitivistes vont voir le jour avec Lévy-Bruhl et David Hume. Ces penseurs se fondent sur le fait que le monde est composé de sociétés à degrés inégaux d'évolution. Le summum de cette évolution étant la civilisation représentée par des sociétés occidentales ; toutes les autres sont inférieures, primitives, de ce fait ces sociétés n'ont pu s'élever à la conceptualisation et partant à la philosophie, puisqu'elles sont inférieures et réglées selon une mentalité mystique prélogique. Dans The Philosophical works of David Hume, l'auteur David Hume fait l'exposé de la limite de l'intelligence des Noirs : "Je suspecte les Nègres et les autres espèces humaines d'être naturellement inférieures à la race blanche. Il n' y a jamais eu de nation civilisée d'autre couleur que la couleur blanche ni d'individu illustre par ses actions ou par sa capacité de réflexion… Il n'y a chez eux ni engins manufacturés, ni art, ni science. Sans faire mention de nos colonies, il y a des nègres esclaves dispersés à travers l'Europe ; on n'a jamais découvert chez eux le moindre signe d'intelligence". De par ces préjugés, Hume et ses compères excluent chez les Noirs la capacité d'avoir une pensée discursive dont l'expression la plus indiscutable de la pensée profonde est la philosophie. Hegel ira plus loin que Lévy-Bruhl et David Hume. Pour ce philosophe prussien, l'expression profonde de toute philosophie ne peut se faire que chez des sujets libres. Selon Hegel, non seulement le Noir africain n'a ni raison ni liberté, il est à la périphérie de l'Histoire universelle : "L'Afrique, aussi loin que remonte l'histoire, est restée fermée, sans lien avec le reste du monde ; c'est le pays de l'or, replié sur lui-même, le pays de l'enfance qui, au-delà du jour de l'histoire consciente, est enveloppé dans la couleur noire de la nuit… c'est un monde anhistorique non développé, entièrement prisonnier de l'esprit naturel et dont la place se trouve encore au seuil de l'histoire universelle[…] Le Nègre représente l'homme naturel dans toute sa barbarie et son absence de discipline ". Cette vision raciste de Hegel sera soutenue par d'autres auteurs qui pensent que la mentalité du Noir n'est dominée que par la magie, les contes et les mythes d'où son incapacité à produire un discours logique qui pourrait être qualifié de philosophie. L'activité rationnelle serait étrangère à l'Africain. Or la philosophie est une activité rationnelle, en tant que telle, sa naissance et son existence supposent le dépassement des mythes, des croyances mythologiques et populaires et l'existence de la logique. C'est de par ces préjugés que les autres peuples ont été exclus de l'histoire de la philosophie. Voilà pourquoi Martin Heidegger n'a pas hésité à affirmer dans son oeuvre Qu'est -ce que la Philosophie, que "la Philosophie est par essence grecque et marche devant l'Europe-Occident".
Cet ethnocentrisme va pousser des penseurs Africains et d'ailleurs à la réaction.
L'idée de philosophie africaine: l'ethnophilosophie
Bien que ce ne soit pas le premier écrit qui fait l'éloge de la réflexion philosophique de l'Afrique, l'oeuvre de Placide Tempels, missionnaire au Katanga, intitulé La philosophie bantoue parue en janvier 1945, va briser la glace du silence et permettre une nouvelle orientation de la Philosophie africaine. Le Révérend Père Placide a écrit ce livre à partir des découvertes de plus en plus riches. Missionnaire belge envoyé au Congo, il cherchait d'abord un point de ralliement entre la culture baluda et l'évangile. Une fois cette corrélation établie, il pourra maintenant transmettre aisément le message biblique. C'est dans cette étude qu'il va faire l'une des découvertes les plus inouïes. Inouïes pour lui, parce qu'il partait du postulat, véhiculé par les préjugés racistes, négativistes, selon lequel l'Africain est idiot. De l'observation qu'il va faire des mythes, légendes et contes, il aboutira à une conclusion de l'être comme force. "Je crois serrer de plus près la vérité si je définis la notion d'être du primitif : l'être est force. Pour le Bantou, la force n'est pas un accident, c'est même bien plus qu'un accident nécessaire, c'est l'essence même de l'être en soi. Pour lui, la force vitale, c'est l'être même tel qu'il est, dans sa totalité réelle actuellement réaliste et actuellement capable d'une réalisation plus intense". Louis- Roi- Boniface Attolodé dans l'idée de philosophie africaine fera le commentaire de cette découverte de Tempels en montrant l'écart différentiel par rapport à la conception occidentale, statique de l'être, l'idée de force vitale donnant une connotation dynamique à l'être, surtout si l'on y adjoint les trois principes qui sont corrélés. Le premier indique que la force croît et décroît et est donc d'une intensité variable. Le second fait état de la possibilité pour une force supérieure de "déforcer" ou de "renforcer" une force inférieure. Le troisième est une hiérarchisation des êtres : au sommet du clan se trouve "la force suprême" (Dieu), après vient les "archipatriaches", créateurs du clan, puis "les défunts par ordre de progénitures", ce qui fait que le mort d'il y a un mois a plus de force que celui d'hier, puis les "hommes vivants" ensuite les "animaux et végétaux", enfin les minéraux. A la suite de Tempels, le philosophe rwandais Alexis Kagamé, auteur de deux ouvrages dont La philosophie bantoue-rwandaise de l'être et La philosophie bantou comparée, va plus loin en comparant des équivalents linguistiques, ce qui lui a permis de dégager des éléments de la philosophie africaine, faite d'une logique rigoureuse, reconnaissant les catégories aristotéliciennes, avec une ontologie spécifique. L' Abbé Alexis Kagamé retiendra que les mythes et proverbes ne sont pas à exclure de la philosophie, ce sont des richesses de la philosophie collective, implicite, spontanée. Au regard de cette analyse de Kagamé, il semble ressortir que l'Africain fait de la philosophie sans le savoir : "Nous ne prétendons pas que les bantous soient à même de nous présenter un traité de philosophie, exposé dans un vocabulaire adéquat (…) C'est nous qui pourrons leur dire, d'une façon précise, quel est le contenu de leur conception des êtres, de telle façon qu'ils se reconnaissent dans nos paroles, et acquiescent en disant : "tu nous a compris complètement, tu ''sais'' à la manière dont nous ''savons''" Même si les œuvres de Tempels et de Kagamé ont été très bien reçues en occident par d'éminents philosophes (Gabriel Marcel, Gaston Bachelard, Louis Lavelle) comme une preuve tangible d'authentification de la philosophie africaine, leurs idées n'échapperont pas à de vives contestations par des philosophes africains qui ont baptisé la philosophie africaine telle que présentée par Tempels et Kagamé d'ethnophilosophie.
L'ethnophilosophie au crible de la critique
Ils sont nombreux les intellectuels africains à s'être insurgé contre l'œuvre de Tempels : Parmi eux figurent Aimé Césaire, Mudimbé, Fabien Eboussi Boulaga, Paulin Hountondji, N'joh Mouellé, Marcien Towa. Ces derniers ont fait front commun pour fustiger cette doctrine qu'ils jugent de pseudo- philosophie. Du point de vue de Marcien Towa, le but de Tempels n'est pas un but philosophique, mais un but hautement religieux. Car il tenait à trouver une nouvelle méthode de christianisation et de colonisation. Ainsi, la philosophie bantoue s'inscrivait-elle dans une tradition d'évangélisation, de domination économique, politique et culturelle de l'Afrique. Ajoutons à cela que Tempels n'est ni Africain, ni philosophe. Marcien Towa, Paulin Hountondji et Eboussi Boulaga vont reprocher à Tempels d'avoir pratiqué un genre ambigu qui n'est ni de l'ethnologie, ni de la philosophie, mais d'ethnophilosophie qui consiste à attribuer à tout un peuple une pensée populaire, collective, unanime. Selon ces derniers, il s'agit là de l'unanimisme.
En utilisant le terme d'"ethnophilosophie", Marcien Towa veut montrer que l'ethnophilosophie n'est rien d'autre qu'un mouvement de réaction, tout comme la Négritude sa devancière. Selon Towa, c'est à l'Afrique d'apporter à l'histoire, la foi et l'idée que le monde du savoir n'est pas seulement livré à l'Occident, qu'il n'appartient pas non plus au hasard. "Nous n'avons pas d'autre but que d'éliminer le hasard. Nous devons chercher dans notre histoire, un but universel pour nous réaliser dans l'existence et développer nos propres personnalités". L'homme africain doit s'efforcer de comprendre fidèlement l'histoire, d'appréhender le vrai car le vrai ne doit pas résider seulement dans la superficie sensible comme nous l'ont fait croire la Négritude et l'Ethnophilosophie.
Vers une Afrique philosophique
Dans les domaines de la littérature de l'art, de la musique et du sport, les prouesses des Africains sont irréfutables tant les richesses produites sont évidentes. Parfois ces exploits sont à l'honneur des communautés occidentales, qui prennent à leurs comptes les productions des Africains, en faisant fi de leurs origines après les avoir adoptés par la nationalité octroyée. L'exemple du philosophe Ghanéen du XVIIIe siècle, Antoine Guillaume Amo, élevé dans la culture allemande qui a été auteur d'œuvres philosophiques au même titre que les philosophes allemands de cette époque, prouve bien que n'importe quel homme, originaire de n'importe quelle culture, formé dans les mêmes conditions, peut accéder aux mêmes aptitudes, aux mêmes capacités de création ou d'invention. Nous vient alors l'épineuse question de savoir pourquoi autant de mal à reconnaître la réalité philosophique de l'homo africanus.
Très souvent, l'Afrique retourne dans son passé glorieux à travers l'Egypte pour tenter de prouver la capacité du Noir à mener des réflexions cartésiennes. Aujourd'hui, cette réflexion est à dépasser. Car si l'Egypte est à prendre en compte, ce débat sur la philosophie africaine n'a plus sa raison d'être. Car l'Egypte à elle seule suffit pour démontrer l'existence d'une philosophie spécifiquement africaine. De par les productions des maximes comme les Égyptiens Imhotep (2800 avant J.-C), Ptahhotep, Djordedef, etc., qui ont produit des œuvres intellectuelles considérables pouvant être qualifiées de philosophie. Qu'on pense à Ptahhotep dont les maximes de sagesse nous sont parvenues en totalité. Son livre est d'ailleurs considéré comme le premier du monde. Je ne m'attarderai pas sur les thèses de Cheikh Anta Diop, déjà très bien développées dans l'article de Monsieur Merneptah Noufou ZOUGMORE, intitulé : "Peut-on parler de philosophie africaine ?" paru dans le n° 157 du 10 février 2009. On pourrait prolonger la liste en rappelant l'apport de l'éminent savant Théophile Obenga qui a émerveillement démontré que le Platonisme par exemple, notamment à propos de sa doctrine de l'immortalité de l'âme est redevable à l'Egypte.
Certes, l'héritage égyptien est un axe incontournable dans l'histoire de l'Afrique. Cependant, la question de la philosophie africaine si elle doit mériter le débat qu'on lui consacre, elle doit faire le deuil du passé et assumer le présent. Oui l'Afrique ne doit pas compter seulement sur le passé égyptien, car cette Egypte là a totalement disparu. Selon Dominique Folscheid, elle s'est retrouvée ailleurs: "L'Afrique n'était plus en Afrique. Que lui est-il resté de son héritage disparu ? Des traces laissées dans ses langues locales, mais rien de l'hypothétique conceptualité d'origine. On expliquera la chose comme on voudra, le résultat est là : l'Afrique a égaré la rationalité philosophique au cours de son cheminement historique. Elle n'a renoué avec elle que tardivement, à l'occasion des invasions européennes. Mais elle n'a pu le faire qu'en partant des miettes tombées de la table du vainqueurs". Aujourd'hui, il est certain que le travail revient aux philosophes africains de restaurer ou de ressusciter sa pensée discursive d'antan.

Les réflexions ont commencé à porter du fruit. Car même si le mythe grec a malheureusement engendré une arrogance intellectuelle déplorable et une tendance négationniste chez beaucoup de philosophes européens vis-à-vis des peuples étrangers, ils oublient le fait que l'origine de la pensée grecque était essentiellement une littérature orale, comme c'est le cas aujourd'hui de l'Afrique. D'ailleurs, Socrate qui est l'une des colonnes de la philosophie grecque, n'a jamais écrit le moindre mot. Mentionnons fortement que le même Socrate pratiquait la kataklisis (qui consistait à se coucher toute la nuit sur une peau de bête pour "incuber"), qu'il entendait des voix, dont celles de son daimon, et qu'il avait des extases mystiques ? Que juste avant de boire la ciguë, il avait demandé à ses disciples de sacrifier pour lui le coq qu'il devait encore à Asclépios, dieu de la médecine ? Que Pythagore et Empédocle cultivaient ce qu'on appelle aujourd'hui le chamanisme ? Que tous les Grecs parlaient d'âmes volées et de Bildseele, l'âme qui double l'être vivant ? Qu'ils ont élaboré et pratiqué la science des rêves et des visions? Toutes ces pratiques renvoient à la tradition africaine. Il ressort alors de manière aisée que l'Afrique peut mettre à profit ses richesses culturelles, mythologiques, anthropologiques pour en tirer une bonne dose de substance philosophique spécifiquement africaine. Pierre BAMOUNY ne réfute pas cette idée. Pour ce professeur de Philosophie de Dakar, la science physique elle-même est née des cosmologies et cosmogonies primordiales. Ce qui signifie que, pour l'Afrique aussi, la voie est libre pour nous enrichir des mythes surtout, des contes et de la littérature orale de nos communautés originaires afin de pouvoir par après entreprendre des élaborations profondes qu'ils nous autorisent en tant que visions spécifiques du monde. Une philosophie née des mythes est une philosophie en soi inépuisable ; d'autant plus que tout n'est pas encore explorée malgré les progrès de la science. De ce fait, nous remarquons que l'ethnophilosophie, même si elle est critiquable, elle n'est pas à balayer du revers de la main. Car les mythes permettent une riche et diverse interprétation d'eux-mêmes et des réalités qu'ils fondent. À partir du fond inépuisable des mythes, il est encore possible de créer des mondes, de renouveler les choses, d'engendrer des philosophies et des connaissances immaculées. Nous pouvons aussi puiser une grande philosophie esthétique de la profonde sensibilité de notre art, surtout de la sculpture. Toutes les belles productions artistiques des sociétés africaines sont une source inexhaustible d'inspiration philosophique.
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