Si le karaté-do se définit de prime a bord comme un art martial, il semble paradoxal qu’il puisse être un puissant moyen d’éducation à la discipline. Le but du karaté do serait-il la victoire à tout prix ou la victoire sur les défis intérieurs et extérieurs ? Toujours est-il que Monsieur Guiro Hamadé en fin praticien en sait davantage, lui qui en a fait aujourd’hui un moyen privilégié de régulation du comportement chez les enfants. Employé à SOS Villages d’Enfants Burkina Faso où il est coordonnateur de la prise en charge alternative, ce travailleur qui recherche des moyens inédits d’éducation est un diplômé de l’école des cadres supérieurs en travail social de Ouagadougou. Ses compétences d’administrateur des affaires sociales lui permettent de quitter la fonction publique pour d’intégrer SOS Villages d’Enfants en février 2017. Ceinture noire de karaté-do depuis 1998 il jouit d’une réputation sure dans ce milieu combien exigeant. Certain que le karaté-do qui fascine tant les adolescents est un puissant moyen de domination de soi, il attache du prix à sa pratique assidue et à sa valorisation à SOS Villages d’Enfants Burkina Faso.
Prunelle : Vous êtes un expert
en travail social. Quelle analyse faites-vous
de la situation des enfants au Burkina Faso ?
Hamadé GUIRO ( HG): De mon expérience
professionnelle, des constats que je fais personnellement, et des différentes
études menées sur les questions de l’enfance, il ressort de façon évidente, et croyez-moi,
je n’en suis pas fier, que la situation des enfants n’est pas reluisante au
Burkina Faso. Les enfants font face à de nombreux problèmes, et leurs droits
fondamentaux ne sont pas respectés, notamment le droit à la santé, le droit à
l’éducation. Même ceux qui vont à l’école, ils ne sont pas nombreux à atteindre
le post primaire et l’université. Alors que nous savons tous que l’éducation
est la base de tout développement. Il y a malheureusement une kyrielle de
situations qui font froid au dos : enfance en situation de rue, enfants
délaissés. Tiens ! Parlant des enfants délaissés, il y a des questions à
se poser sur notre société actuelle, lorsqu’un petit matin, on découvre un bébé
jeté dans un dépotoir d’ordures. Et que dire des enfants victimes de terrorisme.
Chaque semaine, nous dénombrons des milliers de personnes déplacées. Et c’est
toujours les familles qui se déplacent avec leurs enfants. C’est dans ce sens
que le travail que SOS Villages d’Enfants prend tout son sens. Les
actions de notre organisation viennent en soutien aux efforts déjà déployés par
l’Etat. Nous sommes tous interpelés !
Prunelle : Quelles conditions s’avèrent
nécessaires pour l’épanouissement de l’enfant ?
HG : Pour ma
part, l’une des conditions sine qua non
pour qu’un enfant soit heureux, c’est l’amour et l’affection inconditionnels
des parents. C’est la base pour qu’un enfant puisse croître harmonieusement. Si
les parents jouaient très bien leur rôle, tant d’enfants ne seraient pas en
situation de vulnérabilité et placés à SOS Villages d’Enfants ou d’autres
structures de prise en charge des enfants en difficulté.
Prunelle : Depuis votre arrivée
à SOS Villages d’Enfants, il a été remarqué un engouement certain pour le sport
en général et le karaté –do en particulier, pouvez-vous nous en dire
plus ?
HG : Avant de
répondre à votre question, je tiens à préciser que mon rôle premier à SOS Villages d’Enfants est de veiller à ce
que les enfants bénéficient d’une prise en charge de qualité. Pour revenir à
votre question, je dirai que le sport et plus particulièrement le karaté, s’est
imposé de lui-même. Lorsque je suis arrivé au Village d’Enfants SOS de
Ouagadougou, j’ai longtemps observé les enfants, leurs inter – actions entre
eux, et avec leurs Mamans SOS, ainsi qu’avec les éducateurs et les
collaborateurs. Le premier constat que j’ai fait chez les adolescents, à savoir
ceux qui ont entre 11 et 14 ans est que les Mamans SOS avaient des difficultés
avec les enfants de cette tranche d’âge. Et cela n’est pas étonnant, les réactions
de contestation de l’autorité sont naturelles, mais elles ont besoin d’être
canalisées. Je devais donc faire quelque chose, apporter ma contribution pour
améliorer les relations entre les enfants de cette tranche d’âge et leurs Mamans
SOS. J’ai d’abord commencé avec le football. Je jouais avec eux, et c’était une
belle occasion de gagner leur confiance. C’est ainsi que lors d’un échange avec
l’un de ces enfants, que j’ai appris qu’il voulait faire du karaté. En tant
qu’instructeur de karaté, nous avons commencé les premiers pas séance
tenante ! Ainsi est né le club de Karaté, avec les accoutrements et les
procédures rigoureuses que cela exige.
Prunelle : D’aucuns affirment
que le Karaté est un sport dangereux, qu’il pourrait créer chez les enfants un instinct
de révolte et d’indiscipline. Est – ce vrai ?
HG :
De prime a bord, on serait tenté de leur donner raison, car avant tout le
karaté est un art martial. Etymologiquement cette notion est relative au combat
et à la guerre. Il est possible de comprendre un tel jugement. Cependant, il
s’agit de jugements de profanes. Sinon
le karaté est un diminutif. Le terme exact, c’est le karaté – do. Entendez par karaté toute la partie consacrée au
physique, et par do, l’activité qui
fait appelle à la philosophie, à la formation de l’esprit. Les deux sont
intimement liés. On ne peut pas faire le Karaté
sans le do et vice versa. La
philosophie du karaté enseigne que l’homme est corps et esprit. Cette
interaction entre les deux entités est très importante en karaté. Les enfants
qui pratiquent le karaté le savent par cœur à travers les principes que nous
leur enseignons : le caractère, la sincérité, l’effort, l’éthique, self-défense.
Je garde en mémoire ce que mon maître de
karaté nous a enseigné. Il tire d’ailleurs ses propos du fondateur du karaté lui-même.
Il disait que le karaté commence par le travail, la persévérance, et se termine
par le respect et l’humilité. La plus grande victoire qu’un karatéka puisse
avoir, c’est de ne pas avoir à combattre. C’est celui qui ne connait pas la
violence qui fait la violence. Toujours dans cette même logique, permettez-moi
de vous raconter cette petite anecdote. Un jour, alors que le karaté allait
commencer, j’ai vu des enfants du Village pourchasser un margouillat qu’ils ont
finalement tué. Ils étaient fiers de leur acte. Ayant suivi la scène, j’ai, après quelques minutes
d’entrainement, tenu à leur parler. Je leur ai posé une et une simple question :
pourquoi avez-vous tué le margouillat ? Qu’est-ce qu’il vous a fait ?
Ils ont dit que le reptile ne leur a rien fait. Et j’ai continué mes questions.
Si le margouillat ne vous a rien fait, pourquoi l’avez-vous tué ? J’ai
conclu mes propos en leur faisant comprendre qu’il n’y a pas d’action offensive
en karaté, et son but est la préservation et la défense de toute vie. Les films
de karaté nous l’enseignent d’ailleurs. Que ce soit Bruce Lee, Jackie Chan, Jean
Claude Van Damme, Jet Li Steaven Seagal,
ces héros du karaté sont toujours dans une position de défense du faible. Le
défenseur des causes perdues… Le même esprit prévaut dans toutes les autres disciplines
des arts martiaux : Kung Fu, Judo,
Taekwondo… Pratiquer le Karaté, c’est véhiculer un message. Lorsqu’une personne
mal intentionnée vous attaque sans raison valable, vous avez alors le devoir de
vous défendre. C’est pourquoi tous les katas (combats imaginaires) en karaté
commencent toujours par une défense et non par une attaque
Prunelle : Il a été dit que
l’instauration du karaté au programme de Ouaga a apporté un plus dans l’instauration
de la discipline avec les enfants ?
HG : Je suis gêné
de répondre à cette question, parce que je suis celui qui a instauré le karaté
au sein du Village. Je ne voudrais pas que cela ressemble à une auto
satisfaction. Si je dois répondre, ça sera avec ma casquette de coordonnateur
de la prise en charge altérative. De ce point de vue, je peux affirmer, si je
prends en compte les témoignages des Mamans SOS et des collaborateurs, que le karaté a assagi les enfants. Cela se
remarque par la diminution des fugues d’enfants.
Prunelle : Avez-vous des
perspectives pour le club de karaté ?
HG : Des perspectives,
il y en a ! Lorsque je vois la qualité du travail des enfants que
j’encadre avec Maitre. Diabouga, un de mes tout premiers élèves de l’ONATEL
CLUB de Kaya en 1998, je suis certain qu’il y en a qui iront loin dans cette
discipline. Ils sont nombreux à avoir du potentiel et pour cela, nous pouvons
faire de grands rêves pour eux. D’ailleurs, je suis en contact permanent avec
le Directeur technique de la fédération nationale du karaté au Burkina Faso, Maitre
Maré Corneille, qui vient d’être nommé juge mondial de karaté en février
2020. C’est le premier burkinabè à avoir
reçu une telle distinction au niveau international. Bien que grand maître du karaté, il est en
même temps un haut cadre du Ministère de la Femme de la Solidarité Nationale de
la Famille et de l’Action humanitaire.
Avec lui nous allons parler de l’avenir de ces enfants. Je pense
particulièrement aux bourses que nous pourrons décrocher pour eux afin qu’ils puissent
poursuivre leurs études et devenir des
cadres de ce pays. Quand je pense aux
enfants comme Compaoré Rachid, Zoungrana Natacha, Balma Amza… il y a de quoi
être fier.
Prunelle : Avez-vous des besoins
pour améliorer le travail qui se fait ?
HG: Nous avons
besoin d’un soutien de bénévoles qui
s’engagent corps et âme pour que le club de Karaté marche bien. J’ai le soutien
de Maître Diabouga, un de mes tout premiers jeunes que j’ai encadrés il y a 20
ans. Aujourd’hui, il en a fait son
métier. Il mérite d’être soutenu à la hauteur de son engagement et du travail
de qualité qu’il fait à SOS Villages d’Enfants à mes côtés. Autre soutien, ce
sont les tatamis c’est-à-dire des planches spécialement conçus pour la
pratique du karaté .
Prunelle : Avez-vous un dernier
mot ?
HG : Je voudrais tout simplement exprimer ma profonde gratitude au Directeur National qui a vivement soutenu la mise en place de ce club de karaté. Je profite remercier tous les collaborateurs qui se consacrent nuit et jour à la cause des enfants
Propos recueillis par Victor KOMONDI