jeudi 22 octobre 2020

Le karaté-do, un tremplin d’épanouissement pour les enfants

 


Si le karaté-do se définit de prime a bord comme un art martial, il semble paradoxal qu’il puisse être un puissant moyen d’éducation à la discipline. Le but du karaté do serait-il la victoire à tout prix ou la victoire sur les défis intérieurs et extérieurs ? Toujours est-il que Monsieur Guiro Hamadé en fin praticien en sait davantage, lui qui en a fait aujourd’hui un moyen privilégié de régulation du comportement chez les enfants. Employé à SOS Villages d’Enfants Burkina Faso où il est coordonnateur de la prise en charge alternative, ce travailleur qui recherche des moyens inédits d’éducation est un diplômé de l’école des cadres supérieurs en travail social de Ouagadougou. Ses compétences d’administrateur des affaires sociales lui permettent de quitter la fonction publique pour d’intégrer SOS Villages d’Enfants en février  2017.  Ceinture noire de karaté-do depuis 1998 il jouit d’une réputation sure dans ce milieu combien exigeant. Certain que le karaté-do qui fascine tant les adolescents est un puissant moyen de domination de soi, il attache du prix à sa pratique assidue et à sa valorisation à SOS Villages d’Enfants Burkina Faso.

 

Prunelle : Vous êtes un expert en travail social. Quelle analyse  faites-vous de la situation des enfants au Burkina Faso ?  

Hamadé GUIRO  ( HG): De mon expérience professionnelle, des constats que je fais personnellement, et des différentes études menées sur les questions de l’enfance,  il ressort de façon évidente, et croyez-moi, je n’en suis pas fier, que la situation des enfants n’est pas reluisante au Burkina Faso. Les enfants font face à de nombreux problèmes, et leurs droits fondamentaux ne sont pas respectés, notamment le droit à la santé, le droit à l’éducation. Même ceux qui vont à l’école, ils ne sont pas nombreux à atteindre le post primaire et l’université. Alors que nous savons tous que l’éducation est la base de tout développement. Il y a malheureusement une kyrielle de situations qui font froid au dos : enfance en situation de rue, enfants délaissés. Tiens ! Parlant des enfants délaissés, il y a des questions à se poser sur notre société actuelle, lorsqu’un petit matin, on découvre un bébé jeté dans un dépotoir d’ordures. Et que dire des enfants victimes de terrorisme. Chaque semaine, nous dénombrons des milliers de personnes déplacées. Et c’est toujours les familles qui se déplacent avec leurs enfants. C’est dans ce sens que le travail que SOS Villages d’Enfants prend tout son sens. Les actions de notre organisation viennent en soutien aux efforts déjà déployés par l’Etat. Nous sommes tous interpelés !

 

 Prunelle : Quelles conditions s’avèrent nécessaires pour l’épanouissement de l’enfant ?

HG : Pour ma part, l’une des conditions sine qua non pour qu’un enfant soit heureux, c’est l’amour et l’affection inconditionnels des parents. C’est la base pour qu’un enfant puisse croître harmonieusement. Si les parents jouaient très bien leur rôle, tant d’enfants ne seraient pas en situation de vulnérabilité et placés à SOS Villages d’Enfants ou d’autres structures de prise en charge des enfants en difficulté.

 

Prunelle : Depuis votre arrivée à SOS Villages d’Enfants, il a été remarqué un engouement certain pour le sport en général et le karaté –do en particulier, pouvez-vous nous en dire plus ?

HG : Avant de répondre à votre question, je tiens à préciser que mon rôle premier  à SOS Villages d’Enfants est de veiller à ce que les enfants bénéficient d’une prise en charge de qualité. Pour revenir à votre question, je dirai que le sport et plus particulièrement le karaté, s’est imposé de lui-même. Lorsque je suis arrivé au Village d’Enfants SOS de Ouagadougou, j’ai longtemps observé les enfants, leurs inter – actions entre eux, et avec leurs Mamans SOS, ainsi qu’avec les éducateurs et les collaborateurs. Le premier constat que j’ai fait chez les adolescents, à savoir ceux qui ont entre 11 et 14 ans est que les Mamans SOS avaient des difficultés avec les enfants de cette tranche d’âge. Et cela n’est pas étonnant, les réactions de contestation de l’autorité sont naturelles, mais elles ont besoin d’être canalisées. Je devais donc faire quelque chose, apporter ma contribution pour améliorer les relations entre les enfants de cette tranche d’âge et leurs Mamans SOS. J’ai d’abord commencé avec le football. Je jouais avec eux, et c’était une belle occasion de gagner leur confiance. C’est ainsi que lors d’un échange avec l’un de ces enfants, que j’ai appris qu’il voulait faire du karaté. En tant qu’instructeur de karaté, nous avons commencé les premiers pas séance tenante ! Ainsi est né le club de Karaté, avec les accoutrements et les procédures rigoureuses que cela exige.  

Prunelle : D’aucuns affirment que le Karaté est un sport dangereux,  qu’il pourrait créer chez les enfants un instinct de révolte et d’indiscipline. Est – ce vrai ?

HG : De prime a bord, on serait tenté de leur donner raison, car avant tout le karaté est un art martial. Etymologiquement cette notion est relative au combat et à la guerre. Il est possible de comprendre un tel jugement. Cependant, il s’agit de jugements   de profanes. Sinon le karaté est un diminutif. Le terme exact, c’est le karaté – do. Entendez par karaté toute la partie consacrée au physique, et par do, l’activité qui fait appelle à la philosophie, à la formation de l’esprit. Les deux sont intimement liés. On ne peut pas faire le Karaté sans le do et vice versa. La philosophie du karaté enseigne que l’homme est corps et esprit. Cette interaction entre les deux entités est très importante en karaté. Les enfants qui pratiquent le karaté le savent par cœur à travers les principes que nous leur enseignons : le caractère, la sincérité, l’effort, l’éthique, self-défense. Je garde en mémoire ce que  mon maître de karaté nous a enseigné. Il tire d’ailleurs ses propos du fondateur du karaté lui-même. Il disait que le karaté commence par le travail, la persévérance, et se termine par le respect et l’humilité. La plus grande victoire qu’un karatéka puisse avoir, c’est de ne pas avoir à combattre. C’est celui qui ne connait pas la violence qui fait la violence. Toujours dans cette même logique, permettez-moi de vous raconter cette petite anecdote. Un jour, alors que le karaté allait commencer, j’ai vu des enfants du Village pourchasser un margouillat qu’ils ont finalement tué. Ils étaient fiers de leur acte. Ayant suivi la scène, j’ai, après quelques minutes d’entrainement, tenu à leur parler. Je leur ai posé une et une simple question : pourquoi avez-vous tué le margouillat ? Qu’est-ce qu’il vous a fait ? Ils ont dit que le reptile ne leur a rien fait. Et j’ai continué mes questions. Si le margouillat ne vous a rien fait, pourquoi l’avez-vous tué ? J’ai conclu mes propos en leur faisant comprendre qu’il n’y a pas d’action offensive en karaté, et son but est la préservation et la défense de toute vie. Les films de karaté nous l’enseignent d’ailleurs. Que ce soit Bruce Lee, Jackie Chan, Jean Claude Van  Damme, Jet Li Steaven Seagal, ces héros du karaté sont toujours dans une position de défense du faible. Le défenseur des causes perdues… Le même esprit prévaut dans toutes les autres disciplines des arts martiaux :  Kung Fu, Judo, Taekwondo… Pratiquer le Karaté, c’est véhiculer un message. Lorsqu’une personne mal intentionnée vous attaque sans raison valable, vous avez alors le devoir de vous défendre. C’est pourquoi tous les katas (combats imaginaires) en karaté commencent toujours par une défense et non par une attaque





Prunelle : Il a été dit que l’instauration du karaté au programme de Ouaga a apporté un plus dans l’instauration de la discipline avec les enfants ?

HG : Je suis gêné de répondre à cette question, parce que je suis celui qui a instauré le karaté au sein du Village. Je ne voudrais pas que cela ressemble à une auto satisfaction. Si je dois répondre, ça sera avec ma casquette de coordonnateur de la prise en charge altérative. De ce point de vue, je peux affirmer, si je prends en compte les témoignages des Mamans SOS et des collaborateurs,  que le karaté a assagi les enfants. Cela se remarque par la diminution des fugues d’enfants.

Prunelle : Avez-vous des perspectives pour le club de karaté ?

HG : Des perspectives, il y en a ! Lorsque je vois la qualité du travail des enfants que j’encadre avec Maitre. Diabouga, un de mes tout premiers élèves de l’ONATEL CLUB de Kaya en 1998, je suis certain qu’il y en a qui iront loin dans cette discipline. Ils sont nombreux à avoir du potentiel et pour cela, nous pouvons faire de grands rêves pour eux. D’ailleurs, je suis en contact permanent avec le Directeur technique de la fédération nationale du karaté au Burkina Faso, Maitre Maré Corneille, qui vient d’être nommé juge mondial de karaté en février 2020.  C’est le premier burkinabè à avoir reçu une telle distinction au niveau international.  Bien que grand maître du karaté, il est en même temps un haut cadre du Ministère de la Femme de la Solidarité Nationale de la Famille et de l’Action humanitaire.  Avec lui nous allons parler de l’avenir de ces enfants. Je pense particulièrement aux bourses que nous pourrons décrocher pour eux afin qu’ils puissent poursuivre leurs études et devenir  des cadres de ce pays.  Quand je pense aux enfants comme Compaoré Rachid, Zoungrana Natacha, Balma Amza… il y a de quoi être fier.

Prunelle : Avez-vous des besoins pour améliorer le travail qui se fait ?

HG: Nous avons besoin d’un  soutien de bénévoles qui s’engagent corps et âme pour que le club de Karaté marche bien. J’ai le soutien de Maître Diabouga, un de mes tout premiers jeunes que j’ai encadrés il y a 20 ans. Aujourd’hui, il en a fait son métier. Il mérite d’être soutenu à la hauteur de son engagement et du travail de qualité qu’il fait à SOS Villages d’Enfants à mes côtés. Autre soutien, ce sont  les tatamis c’est-à-dire des planches spécialement conçus pour la pratique du karaté .



Prunelle : Avez-vous un dernier mot ?

HG : Je voudrais tout simplement  exprimer ma profonde gratitude au Directeur National qui a vivement soutenu  la mise en place de ce club de karaté. Je profite remercier tous les collaborateurs qui se consacrent nuit et jour à la cause des enfants

Propos recueillis par Victor KOMONDI


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